Kigali, la capitale du Rwanda, a abrité du 13 au 15 février 2019 le salon d’exhibition des cafés fins en Afrique organisé par l’African Fine Coffees Association (AFCA). Parmi les exposants, la Coopérative agro industrielle du Noun (Coopagro), une structure dirigée par L’honorable Tomaino Ndam Njoya qui a accepté à l’occasion de répondre aux préoccupations de Repères.

Honorable Ndam Njoya, qu’est-ce explique votre présence ici à Kigali à la tête d’une délégation en partie composée de femmes ?

Notre présence ici se justifie à double titre : D’abord, nous représentons notre Coopérative, la Coopagro qui, avec d’autres acteurs nationaux de la filière café, sommes membres de AFCA, sous les auspices de l’ONCC, notre Institution Faîtière. Le Cameroun fait désormais partie des 12 Pays Africains membres à part entière, de l’AFCA (Burundi, Cameroun, RDC, Ethiopie, Kenya, Malawi, Rwanda, Afrique du Sud, Tanzanie, Ouganda, Zambie)  ce qui constitue une avancée, puisqu’avant, nous assistions en tant qu’observateur. Ensuite, comme Association camerounaise des femmes dans le café, chapitre national de l’International Woman for Coffee Alliance (IWCA) dont je suis la présidente.

L’Afecc est une association qui, depuis 2016, fédère les femmes camerounaises qui sont présentes à tous les niveaux de la chaîne de valeurs du café. C’est pour cela que nous sommes là avec ces membres qui appartiennent pour certaines à l’Afecc et d’autres à la Coopagro. Le Maire de la Commune de Massangam, M. Fopou Aboubakar, est là en tant que membre actif de la Coopagro.

Que peut attendre la Coopagro de ce salon d’exhibition ?

Si vous voulez, nous pouvons remonter aux années 2006 – 2009, lorsque nous avons donné un souffle nouveau à la Coopagro qui existait depuis les années 70, regroupant à l’époque les grandes plantations qui restaient des colons…

Avec la prise de conscience de tous les acteurs de la chaîne : privés, publics, nationaux comme partenaires de la coopération internationale, de ce que notre café était en train de péricliter, sombrer littéralement, nous nous sommes mobilisés en tant qu’acteurs engagés dans la stratégie nationale de la relance de la filière café.

La Coopagro aujourd’hui est composée essentiellement de deux grandes plantations, la Plantation ANJ et la Plantation du Monastère Cistercien de Koutaba. A ces deux plantations, se greffent des planteurs grands et petits, qui se recrutent dans tous les arrondissements du département du Noun. Notre objectif était, dans un premier temps, de sensibiliser, d’informer les acteurs et les producteurs. Il était ensuite question de les former aux bonnes pratiques parce que la situation était catastrophique en termes de traitement du café. Pour autant, notre Plantation, comme celle du Monastère, sont parmi les rares ayant survécu à la crise que nous avons connue. En principe, chaque famille à l’Ouest du Cameroun et dans le Noun particulièrement était propriétaire de caféiers ; dans la région, il y a une grande sensibilité et une culture d’approche du café. Le Noun qui produit les deux variétés, à savoir, le Robusta et l’Arabica, est un grand bassin de production du café au Cameroun, ceci parce qu’après être arrivée à Dschang qui était une station agricole à l’époque, cette culture a été vite reprise et développée dans le pays Bamoun, qui était l’autre capitale régionale de l’Ouest à l’époque. En plus, j’aime à le dire, le Cameroun est le tout premier pays d’Afrique centrale et de l’Ouest à avoir reçu le café dans les années 1900. Lorsque vous voyez la carte de la distribution historique du café dans le monde, le Cameroun a eu le café avant la Côte d’Ivoire, la RDC, le Ghana… Donc nos populations connaissaient depuis longtemps le café dont ils s’en occupaient dans les plantations coloniales. Après le départ de ces derniers, les nationaux ont continué, et les familles ont planté les caféiers autour de leurs maisons, certains ont créé leur exploitation, bénéficiant de la manne des « années d’or du café », lorsque les productions étaient bonnes, les prix bons… Avec les crises économiques et financières, le désengagement de l’Etat, les planteurs ont commencé à négliger leur verger, s’intéressant à d’autres cultures moins contraignantes ; les prix et les productions continuant à chuter, d’autres planteurs se sont mis à déraciner les caféiers pour les remplacer carrément par du maïs, haricots, arachides, tubercules… Cela a été la sonnette d’alarme, l’élément déclencheur de notre engagement : nous nous sommes lancés dans le cadre de la Coopagro à l’éducation des masses sur le fait que le bon café trouve toujours un bon prix…la demande mondiale reste forte…Le café reste un produit de rente…on peut faire de la diversification en cultivant à côté des caféiers d’autres produits vivriers… Il fallait donc faire comprendre aux planteurs qu’il était important de maintenir leurs caféiers parce que, même dans 50 ans, la demande sera toujours supérieure à l’offre… en plus, les plantations de café devenaient des véritables oasis, avec leur micro climat, avec les défis environnementaux et les changements climatiques…

Par la suite, nous avons commencé à comprendre, avec des exemples comme ceux de l’Ethiopie et des pays d’Afrique de l’Est en général, Kenya, Tanzanie ou Rwanda qu’il fallait aussi urgemment promouvoir la transformation et consommation locales. Aujourd’hui, une bonne tasse de café achetée dans un aéroport international ne coûte pas moins de 3 euros alors que chaque jour, les prix sur le marché mondial fluctuent, montent et descendent. Ce qui pousse à mettre l’accent sur la transformation sur place et l’écoulement sur les marchés au niveau local et sous régional. A cet effet, nous avons mis sur pied plusieurs stratégies. L’une d’elles, qui a inspiré FestiCoffee, aura été l’institution et l’organisation, dès 2009, d’une Fête annuelle du café dans le Noun, associant les acteurs locaux, régionaux, nationaux, internationaux. L’initiative de la Coopagro a été encadrée par le syndicat des communes du Noun, les institutions et administrations nationales, telles, l’ONCC, le CICC certains ministères…Ces derniers nous accompagnent lorsqu’il faut s’adresser aux caféiculteurs, aux consommateurs, aux commerçants…en fonction des thèmes, toujours en relation avec les défis auxquels nous faisons face dans le secteur. La plus importante thématique reste « De la pépinière à la tasse » parce que, le plus important est que le planteur comprenne ce qui se passe après qu’il ait produit son café : toute l’industrie caféière qui vit de son café!

Nous avons également traité des femmes dans le café pour avoir compris l’importance des rôles qu’elles jouent. Il est donc question de les impliquer davantage : les sortir des plantations où elles nettoient, cueillent, trient pour en faire des exploitantes, des transformatrices, des dégustatrices, exportatrices…

Au Cameroun, les femmes sont les plus nombreuses, les plus organisées. Donc, si nous voulons un café de qualité en quantité, alors, nous devons renforcer les capacités des plus mobilisées. Un autre thème incontournable aura été celui de la mécanisation, mutualisation, rajeunissement, parce que nous sommes rendu compte que c’était très difficile de travailler dans les champs de café sans petit équipement. Nous n’avons pas oublié l’apport des jeunes, car le constat est établi du vieillissement de nos plantations et de nos planteurs. En deux éditions, nous avons évoqué les questions liées aux changements climatiques en faisant comprendre aux planteurs que les champs de café pouvaient être des puits de carbone qui, dans des endroits secs, apparaissent comme des oasis qui maintiennent l’équilibre écologique. Nous avons enfin poussé nos planteurs à penser à la diversification des cultures qui pourraient les aider en périodes creuses de café. L’une des meilleures fêtes était celle qui avait été organisée sous le thème « Chacun goûte son café et le café des autres ». Nous voulions initier les planteurs à pouvoir transformer eux-mêmes leur café et à le boire pour la première fois de leur vie… au lieu de se contenter à le cultiver sans savoir ce que les « autres », ceux pour qui on achète le café, recherchent dans leur produit. Ils devraient savoir si leur café est « bon » ou pas, afin qu’ils se prémunissent contre ceux qui l’achètent selon n’importe quelles conditions et à n’importe quel prix. Les vertus thérapeutiques ont été expliquées aux populations pour lutter contre les préjugés autour de ce produit sur l’interdiction de sa consommation par certaines personnes, les femmes et les enfants… les « palpitations » que le café provoquerait…

 De plus en plus, il est question de protéger les stocks de nos planteurs qui, du fait de la précarité de leur situation, continuent à vendre suivant n’importe quelle condition et à n’importe quel prix.

La Coopagro, tant bien que mal, en fonction de ses moyens, a commencé à encadrer le stockage des productions de ses membres, en vue de rechercher des acheteurs sérieux. La traçabilité et transparence qui entourent les procédures, et lient l’acheteur aux producteurs est un gage pour améliorer les conditions de vie des populations. Nous avons pris l’exemple de villages de caféiculteurs en Tanzanie qui avaient été transformés en sites touristiques, mettant en exergue, l’aspect culturel des visites des plantations sur la route du Mont Tanganyika, ainsi le village, le marchés, les produits locaux attirerons aussi les touristes, développant une autre économie. Quand j’ai commencé à fréquenter les pays avancés dans l’industrie du café, je me suis rendu compte de ce que chez nous, on est toujours très ancré au niveau de l’exportation du café vert. Et je n’ai pas trouvé cela juste. Nos producteurs doivent avoir une visibilité sur ce que leurs graines de café génèrent.

Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

 Un accompagnement plus déterminé et précis. Lorsque nous participons à ce genre de conférence, nous constatons que les pays où le secteur café est en bonne santé et croissance est là où l’Etat accompagne et protège les producteurs. Au niveau de la recherche : variété et amélioration du sol ; bonnes pratiques culturales ; acquisition des techniques nouvelles de transformation… L’Etat doit se rassurer que le prix juste revienne au producteur. Je pense que c’est la leçon que nous retenons de cette 17ème conférence. A savoir que le producteur, celui qui a planté un arbre de café, puisse correctement jouir du fruit de son arbre.

D’où vous vient cette passion pour le café ?

(Rires). Pourquoi vous me posez cette question ? Je suis actrice engagée dans la filière aujourd’hui certes, mais je crois que cela me vient de l’environnement dans lequel j’ai grandi. J’ai en effet grandi dans une maison où je voyais mes grands-parents, ce sont eux qui m’ont élevée, préparer du café. Ils avaient des caféiers autour de leur maison et je les voyais boire du café tous les jours. J’ai donc commencé à en boire très tôt. Ce qui fait que j’ai gardé cette passion lorsque je suis allé à l’université. Et mon premier grand cadeau était une cafetière italienne que ma mère m’avait offerte lorsqu’elle est rentrée d’un voyage et, dans ma chambre à l’université, c’était mon objet le plus précieux. Finalement, mon bonheur c’est quand je prends une tasse de café parce que je me dis toujours qu’on doit la partager. Le café favorise la socialisation. Quand j’ai commencé à fréquenter les pays qui sont avancés dans l’industrie du café, je me suis rendu compte de ce que chez nous, on est toujours très ancré au niveau de l’exportation du café vert. Et je n’ai pas trouvé cela juste. Il faut que nos producteurs aient une visibilité sur ce que leurs graines de café génèrent… C’est pour ça que nous sommes une forte délégation ici à Kigali. Parce qu’il faut que ceux qui sont impliqués dans la filière, voient comment les graines de café vendues rendent d’autres personnes heureuses. Il faut qu’ils voient ce que ces graines créent comme mouvements, activités, richesses qu’on voit ici à Kigali. Je pense que le Cameroun mérite que ses planteurs découvrent ce que vaut le café effectivement. Ils s’impliqueraient davantage.

« A l’idée d’une maison du café où les Camerounais et leurs amis non Camerounais peuvent se retrouver juste pour partager un produit « maison » se greffe la formation des jeunes au métier de « Barista », inconnu au Cameroun avant que nous ne le promouvions, pour préparer le café dans les règles de l’art. »

 Vous avez réussi à faire sortir les femmes des plantations et même des maisons dans un milieu à forte coloration musulmane. Cela a-t-il été facile ?

C’est un stéréotype. Les femmes camerounaises en général sont des femmes fortes. Je l’ai toujours pensé et dit. Et dans mon rôle de député à l’assemblée nationale, mon combat au quotidien est pour que nous ayons des lois qui protègent les femmes et éliminent les discriminations qui sont le lot de nos pratiques coutumières et de nos préjugés socioculturels. Les femmes camerounaises n’ont pas besoin d’être « promues ». C’est pour ça que je critique toujours l’appellation « ministère de la « Promotion » de la femme et de la famille. Parce que les femmes camerounaises sont assez responsables par leur parcours. Depuis leur tendre enfance, elles ont toujours été appelées à l’être, s’occupant des leurs : de la famille, des enfants et de la communauté. Et la communauté le reconnaît bien. Et qu’est-ce qui se passe alors que nous soyons en deçà au niveau du rendu et mécanismes juridiques, d’encadrement par les lois respectant la dignité des femmes, l’égalité du Genre ? Ce n’est donc pas une question de religion mais plus d’esprit, de volonté politique réelle, affirmée… Dans le cadre de notre formation politique, nous avons instauré l’égalité du genre en principe et valeur partagés, créant des structures de renforcement des capacités aux femmes parce que déjà par nature organisées, il faut juste un peu, juste allumer la mèche…Et la famille se portera mieux, ainsi que la Communauté. C’est une question de prise conscience collective et de formation pour que tout le monde comprenne que son bonheur se trouve là et je pense qu’on ne va pas prier les gens pour tendre la main et cueillir le bonheur…

 La maison du café de Yaoundé est certainement la concrétisation du thème « De la pépinière à la tasse ».

 Dans notre mobilisation en tant qu’acteurs, nous nous sommes vraiment rendu compte qu’il fallait non seulement transformer le produit mais en promouvoir la consommation locale. C’est pour cela que nous avons créé cette « Maison du café » à Yaoundé parce que c’est la capitale et que plusieurs amateurs du café n’ont pas toujours le temps d’aller dans l’arrière-pays pour goûter au café du terroir. Au début, il était question d’un musée du café. Puis, nous nous sommes dit qu’il fallait créer une bibliothèque du café pour rassembler tous les éléments qui peuvent instruire sur les régions qui cultivent le café. Après, nous avons pensé que c’est mieux de servir du café. Nous l’avons appelé « La maison du café ». Ailleurs, on peut l’appeler « Coffee Shop ». Nous n’avons pas voulu cette appellation qui renvoie à une connotation commerciale. Notre idée était une maison du café où les Camerounais et leurs amis non Camerounais peuvent se retrouver juste pour partager un produit « maison ». Par ailleurs, nous formons des jeunes au métier de « Barista » que l’on ne connaissait pas au Cameroun avant que nous ne le promouvions. Il s’agit de préparer le café dans les règles de l’art. Cela a été possible grâce à l’appui de l’International Women for Coffee Alliance (IWCA) qui est venu former nos premiers « Barista ». Aujourd’hui, nous préparons des recettes de café qui sont toujours à promouvoir au Cameroun parce que notre objectif est qu’il y ait plusieurs maisons du café. Et que jeunes puissent, comme ici en Afrique de l’Est, avoir leur machine à expresso et leur grinders- moulins pour pouvoir avoir leur petit espace où servir du café et bien gagner leur vie. On peut torréfier le café. Et c’est toujours important que les gens puissent voir un produit, comment on le transforme avec toute la dynamique derrière.  Avec la variété de nos produits, beaucoup de consommateurs apprécient et reviennent vers nous. C’est très encourageant. Aujourd’hui, les Camerounais peuvent voir la différence entre un pur et vrai café de chez nous et un autre mélangé à des produits chimiques. Nous souhaitons promouvoir les équipements pour préparer le café parce que plusieurs Camerounais demandent toujours comment ils peuvent préparer le café facilement chez eux. Nous souhaitons que l’Etat du Cameroun facilite la fabrication sur place, et/ou l’importation des équipements appropriés pour qu’on puisse avoir autant de consommateurs de café capables de le préparer à la maison.